Pour sortir du flou de la santé publique

La crise sanitaire a mis sur le devant de la scène la santé publique. Mais n’a pas pour autant levé le flou qui entoure cette discipline aux yeux du public comme de bon nombre de professionnels. Elle l’a même amplifié. Chacun y va de sa définition, de ses préconisations voire de ses revendications.

Le « Manuel de santé publique » qui vient de paraitre remet les pendules à l’heure et surtout propose un corpus de connaissances qui devrait enfin permettre à la santé publique de sortir du cénacle des spécialistes pour intéresser à la fois les citoyens (« avertis ») et tous les professionnels de santé. Car il replace la santé publique au cœur du système de santé et démontre que tout acteur ou professionnel de santé se doit de revoir sa façon de penser ou son exercice à l’aune de cette nouvelle vision.

Finalisé pendant le confinement ce manuel qui se veut opérationnel est une véritable Bible ou plutôt un vigoureux et passionnant manifeste. Á un moment où les frontières entre secteurs de santé (ville -hôpital, public-privé, sanitaire-social) commencent vraiment et enfin du fait de la crise à se réduire, il constitue une vraie opportunité pour que la santé publique irrigue l’ensemble des acteurs et ne reste pas confinée.

Traditionnellement on oppose la vision « collective » de la santé publique à l’approche individuelle du soin. Deux mondes qui s’ignorent. L’un s’intéresse à la population, l’autre à l’individu. La loi de 2004 sur la santé publique insistait d’ailleurs sur la nécessité de « distinguer deux niveaux dans l’approche de la santé : celui des personnes et celui de la population, qui ne doivent pas être opposés. Ils sont complémentaires et doivent être soigneusement articulés. Mais les outils à mettre en œuvre sont différents ». Or justement aujourd’hui la notion de responsabilité populationnelle ou territoriale (donc de santé publique) concerne tous les soignants qui ne doivent plus répondre uniquement à une demande de soins mais anticiper et organiser sur leur territoire la santé de la population avec les autres intervenants. C’est une révolution copernicienne qui fait son chemin, même si sa lumière et sa clarté n’ont pas encore atteint la formation des soignants et les facultés. L’enseignement l’ignore et ne fournit pas aux étudiants les moyens de l’intégrer dans leur pratique.

La santé publique a ses spécificités, son savoir et son savoir-faire. Mais « la planification collective » (qui définit la santé publique) « implique souvent, pour la mise en œuvre des actions, de mobiliser les moyens de l’approche soignante individuelle ». C’est dit ! Et in fine c’est ce que propose ce manuel qui donne les moyens à la santé publique de sortir de son carcan en passant en revue de manière claire et concise l’ensemble de l’organisation du système de santé.

Le manuel commence opportunément par l’histoire de la santé publique et rappelle les lointaines origines de la discipline avec la peste noire qui tua 25 millions de personnes entre 1346 et 1353 puis la Grande peste de Marseille et ses 80 000 morts de 1720 à 1723, sans oublier la variole, la syphilis, le choléra, le typhus, la grippe, etc., etc. Ce retour en arrière est édifiant. La première bactérie est repérée au microscope en 1683. Le premier vaccin, contre la variole, voit le jour en 1796, il complète les mesures hygiénistes du XVIème siècle.

La santé publique moderne s’appuie sur les déterminants de santé (genre, âge, génétique, environnement, groupes sociaux, milieux de vie, comportements, droit à la santé) et l’épidémiologie pour décrire et comprendre les évolutions en s’appuyant sur les données de santé. L’état de santé des Français avec ses points forts et faibles est cartographié. La planification et les interventions en santé publique sont décrites par le menu.

Mais là n’est pas l’originalité de ce Manuel. Il élargit le spectre en embrassant l’économie de la santé, la protection sociale de la santé, la « lente maturation du système de santé en France », l’administration et enfin les évolutions et les innovations de l’organisation, qui dépassent au sens stricte la santé publique. Et c’est en ce sens, en ouvrant les portes et faisant tomber les barrières tant conceptuelles que pratiques que ce livre apporte une vraie bouffée d’air pour un nouveau regard global sur l’organisation de la santé en France.

Livre de de 600 pages, il pourra être le compagnon de tous ceux qui réfléchissent à leur pratique et surtout aux enseignements de toute discipline. Son style limpide et sa construction avec des « objectifs pédagogiques » et les « points clés » à chaque chapitre facilitent la lecture, la compréhension et la mémorisation.

Manuel de santé publique. 600 pages. Presse de l’EHESP

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